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Jeudi 12 Novembre 2009
Dossiers
Elections présidentielles en AfghanistanKarzaï réélu, un pas en arrière pour la démocratie?Le New York Times rapporte ces propos : « Karzaï est corrompu, OK, [mais c’]est notre homme ». Que penser de la remarque de Bernard Kouchner suite à la réélection d’Hamid Karzaï président de l’Afghanistan ? (1) Fataliste face à la corruption qui ronge la société et la classe politique afghanes, le ministre français se résigne à se ranger et soutenir un président réélu dans des conditions défiants tous les critères de l’élection démocratique.Par Rémi Praud
Des élections à rebondissements
Les conditions de cette réélection sont pour le moins originales. Le premier tour des élections présidentielles s’est tenu le 20 août 2009, et les bureaux de vote n’étaient pas encore fermés que déjà les dénonciations de fraudes se multipliaient, au même titre que des allégations d'intimidations et des cas de violences qui ont causé la mort de plus de cinquante personnes. La commission électorale, supposée indépendante mais largement acquise à la cause du président, a logiquement été chargée d’analyser les résultats et de déterminer s’il y a eu ou non des irrégularités lors de ce vote. Peine perdue. Les résultats de l’enquête aussi peu clairs soient-ils, avaient imposé l’idée de l’organisation d’un second tour entre le président sortant et l’ancien ministre des Affaires étrangères le docteur Abdullah Abdullah. Les premiers résultats officiels du 8 septembre donnaient 54.6% au président sortant et 28.3% pour son plus important challenger.
Un coup d’épée dans l’eau de premier ordre, tant les suspicions de partialité étaient grandes et la dénonciation de fraudes par la Commission faible. Le même jour la communauté internationale et en particulier la mission européenne, emmenée par le Général Morillon, dénonçait des fraudes massives avec 1.5 millions de bulletins sujets à suspicion. (2) On a pu craindre des soulèvements de la part des partisans de M. Abdullah notamment le lendemain des résultats, jour célébrant l'anniversaire de la mort du commandant Massoud. Sous la pression internationale et l'action du leader afghan, ce risque a été évité. Alors que ce second tour devait se tenir le 7 novembre, le challenger Abdullah a annoncé le 31 octobre son retrait de la course, estimant que les fraudes du premier tour avaient toutes les chances de se reproduire lors du second tour. Tant d’efforts pour rien. Pourtant ce second tour avait lieu d'être même si de nouvelles fraudes auraient certainement eu lieu. Il permettait de formellement montrer que les cas d'irrégularités dénoncées avaient des conséquences et n'étaient pas simplement balayés du revers de la main. Karzaï réélu ou la victoire de l'inorganisation
Karzaï est donc, par défaut et faute d’adversaire, reconduit à son poste pour quatre ans. Cas d’école qui fera date, cette élection afghane est le reflet du laxisme avec lequel la démocratie est traitée, à la fois du côté de la communauté internationale, présentes depuis plus de huit ans, et du côté afghan où la corruption et l'incompétence plonge le pays dans la tourmente. La piètre organisation de ces premières élections organisées uniquement par les autorités afghanes place la démocratisation du pays dans une impasse. Sans listes de vote fiables, sans une sécurité garantie à travers le pays, avec des médias concentrant leur attention sur le président sortant, ajouté à cela le zèle des partisans de Karzaï prêts à toutes les fraudes, le bilan de cette élection est particulièrement négatif.
En 2010, les élections parlementaires seront un vrai défi pour les autorités. Trois conditions semblent primordiales et devront concentrer les efforts : l'établissement d'une commission électorale indépendante et contrôlée, des règles du jeu médiatique équitables et des médias non-partisans, et enfin des registres électoraux fiables. Sans ces principes de bases, ces élections futures seront un nouveau fiasco, dont l'Afghanistan ne peut se payer le luxe. Une légitimité à trouver dans un pays aux fondements friables
Il ne s’agit pas de présenter le candidat Abdullah comme la seule solution alternative. Son retrait fait de lui un homme incontournable de la politique afghane et il ne serait pas surprenant que, fort de ce statut et dépourvu du poids de la défaite, il décide de rejoindre le gouvernement, comme le souhaite la communauté internationale. La question de la formation d’une équipe gouvernementale se pose. Le président réélu a, dès la proclamation de sa victoire, tendu la main aux talibans dans un esprit d’union nationale. Cet appel a immédiatement été rejeté sans surprises, et montre à quel point la situation se précarise. Alors que l’objectif initial de la coalition internationale était de rayer de la carte les talibans, ceux-ci semblent n’avoir jamais été aussi puissants et inébranlables. Les très faibles progrès socio-économiques, la corruption généralisée et la misère de la majorité des afghans font le jeu des talibans. Ainsi, d’ennemis jurés ils sont devenus fréquentables et courtisés. Signe des durs temps que vivent les stratèges de l’OTAN et leurs alliés afghans.
L'organisation du pays est telle que l’on serait tenté d’affirmer que les élections en Afghanistan sont vouées aux fraudes et aux irrégularités. Dès 2005 et les élections parlementaires, de larges irrégularités étaient évidentes. Dans ce contexte, dans une situation démocratique pure et parfaite, la commission électorale devrait jouer un rôle important, à la fois dans l'organisation des listes, des bureaux de vote, de la sécurité etc., et dans le contrôle (avant, pendant et après le scrutin notamment lors du dépouillement). Mais son organisation et son fonctionnement rendent ces missions inopérantes. En effet, un des problèmes majeurs de l’Afghanistan est son organisation institutionnelle qui ne permet pas une démocratisation du pays. Ainsi, la commission chargée d'élaborer la Constitution n'était pas composée de membres élus mais nommés par le président Karzaï. De plus, il n'existe pas de Cour constitutionnelle indépendante pour juger de la légalité des lois et de la Constitution, rôle qui est dévolu à la Cour Suprême, loyale au président. Dans ce contexte, et avec ces quelques exemples, la situation semble inextricable. Une solution viable pour l'Afghanistan ?
Le positionnement stratégique de la communauté internationale a une influence majeure. Les opérations de l’OTAN afin de mettre la main sur les principaux dirigeants d’Al Qaeda sont loin de présenter les résultats escomptés, ni de justifier l’argent mis sur la table. Depuis le début des opérations, aucune sortie de crise valable n’a pu être mise en place. Au même titre que d’autres « protectorats » dans le monde (Iraq, Bosnie-Herzégovine), la déresponsabilisation des dirigeants locaux mène à des fiascos électoraux honteux qui mettent dans l’embarras les puissances occidentales. Bernard Kouchner est certes celui qui dit ce que tout le monde pense par ailleurs, mais cela n’a rien de rassurant. Les déclarations du président Obama déçoivent les fans de la première heure. Affirmer sérieusement que le président Karzaï jouit de toute la légitimité nécessaire pour être considérer par tous comme l’homme de la situation prête à sourire. Certes, l’Afghanistan ne pouvait souffrir plus longtemps du flou qui accompagnait les semaines suivants le premier tour, et le pays avait besoin d’un pouvoir fort et opérationnel, malgré tout, cet impératif ne doit pas légitimer la débâcle démocratique auquel nous assistons aujourd’hui.
Le rôle de la communauté internationale est très important. La "bunkérisation" des missions internationales coupe des réalités et des aspirations de la population et font des étrangers la cible des attaques et des critiques. La communauté internationale doit faire pression sur M. Karzaï afin de mettre en place un gouvernement d'union nationale, en s'associant notamment avec M. Abdullah. Bien que le clan Karzaï ne soit pas enclin à partager le pouvoir, c'est la seule option tangible afin d'ouvrir le chemin de la réconciliation. Il est important de noter que la très large majorité des candidats du premier tour (41 au total) avait inscrit dans leur programme, l'impératif de réconciliation. Cette réconciliation associée à une politique de développement ambitieuse semble la seule option viable pour sortir le pays du marasme. De plus, une meilleure gestion des différents groupes ethniques, via par exemple une large décentralisation du pays, préviendrait le pays d'un président régnant, quoique souverain sur une partie seulement de son territoire. Cette voie est à explorer sérieusement. Enfin, "l'épuration" de la classe politique est un impératif majeur. Ainsi, il ne peut être toléré par la communauté internationale que le président Karzaï se soit associé et gouverne avec des seigneurs de la guerre et de la drogue. Le pouvoir ne peut être entre les mains de personnes qui n'en sont pas dignes et qui tôt ou tard auront maille à partir avec la justice. Un autre espoir de solution plus radical existe, comme a pu le présenter M. Vendell, ancien Représentant spécial de l'UE, lors d'une conférence organisée à Bruxelles. (3) Il s’agirait de mettre en place un gouvernement d'unité nationale d'urgence pour une période de cinq à six mois afin d'organiser de nouvelles élections parlementaires et présidentielles. Il faut se garder, et l’Histoire nous l’enseigne, de l'idée de créer artificiellement des leaders politiques. L’Afghanistan a certes besoin d'un soutien international, et particulièrement européen, pour instaurer la démocratie et une culture de la paix, mais le protectorat et la gestion indirecte doivent cesser. Il est nécessaire de soutenir le développement des partis politiques afghans, la promotion de la pluralité et la défense de l'état de droit. Le pays est à un carrefour où il doit choisir entre la démocratie ou la radicalisation. La solution militaire n'est à l’évidence pas la bonne, il s'agit donc d'instaurer un dialogue à travers tout le pays, avec tous les représentants des groupes ethniques et politiques, dont certainement les talibans. La société civile doit être engagée dans ce processus, doit avoir la possibilité de s'exprimer, de participer au débat politique, de défendre les enjeux qu'elle juge majeurs. Aujourd'hui, l'espace public n'est pas organisé de manière à permettre cette expression d’une société civile marginalisée et décrédibilisée. Rémi Praud
(1) Bernard Kouchner a par la suite rectifié sa pensée dans le journal Le Monde en déclarant : "Le pays est corrompu, ce n'est pas le président qui est responsable. Je crois qu'il est un des moins corrompus, sinon pas corrompu du tout."
(2) Le rapport final de la mission devrait être publié prochainement et détaillera ces suspicions. (3) Conférence intitulée "Post-election challenges for civil society in Afghanistan", organisée par le European Policy Center, le 16 octobre 2009 à Bruxelles.
La mosquée de Mazar-e-Sharif
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