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Lundi 1 Février 2010

Analyses

"En France, la jeunesse est une catégorie à canaliser"

Pour Cécile Van de Velde (EHESS), les mesures Hirsch ne changent pas la hiérarchie des âges. (Le Monde, 2009)

Par Erwan Quinio


"En France, la jeunesse est une catégorie à canaliser"
ENTRETIEN

La commission Hirsch sur la politique de la jeunesse a présenté, mardi 7 juillet, ses propositions, qui ne sont pas toutes consensuelles. Parmi les principales pistes de ce livre vert figurent l'obligation de prendre en charge les jeunes entre 16 et 18 ans, la création d'un service public de l'orientation et un soutien financier, dont les modalités restent à définir. Cécile Van de Velde, sociologue à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), analyse ces propositions.


Ce livre vert est-il à la hauteur de l'enjeu : définir une politique globale de la jeunesse ?

La commission avait pour objectif de traiter le sort des " 16-25 ans ". C'est une perspective très française, qui pense la jeunesse comme une catégorie à part, enfermée dans des seuils d'âge, sans les mêmes droits sociaux. Depuis plus de trente ans, la multiplication de mesures " spécial jeunes " a de lourds effets pervers : elle institutionnalise les jeunes comme une sous-catégorie et légitime l'idée d'un long " sas " d'entrée vers le marché du travail et l'autonomie.

Même s'il pose des principes forts, le livre vert n'échappe pas à cet écueil. Il reste enfermé dans ce schéma de pensée, proposant de nombreuses mesures spécifiques, alors qu'au fond les jeunes ont les mêmes besoins que les " adultes " : comment se former tout en étant autonome financièrement, comment gérer une forte mobilité professionnelle, comme faire face aux difficultés d'emploi...

Le livre vert établit surtout des mesures ponctuelles, parfois pertinentes, mais toujours enclavées dans des seuils d'âge. Il s'interdit donc de penser à des mesures plus structurelles qui ouvriraient davantage les perspectives pour les jeunes générations, qu'il s'agisse du financement des études tout au long de la vie ou de l'accès plus précoce à l'emploi et à la protection sociale, par exemple.


Ce travail aidera-t-il le pays à avoir moins peur de ses jeunes ?

Comme bien des pays vieillissants et en incertitude sociale, la France a peur de sa jeunesse. Le livre vert ne tombe pas dans le piège d'une réponse sécuritaire à un problème social. Et il favorise des aides directes et universelles plutôt qu'une approche paternaliste ou autoritaire. On craint ce qu'on ne connaît pas, or le diagnostic dressé est lucide sur les difficultés rencontrées par les jeunes en France.

Les propositions peuvent amorcer des améliorations, mais sans pour autant changer des représentations ancrées : en France, plus que dans d'autres pays européens, les âges sont hiérarchisés et la jeunesse, âge à part, âge à risque, est vue comme une catégorie à canaliser (" jeunes des banlieues ") ou à insérer (" jeunes chômeurs ").


Va-t-il assez loin sur l'insertion professionnelle des jeunes ?

Le livre vert propose de développer l'alternance étudiante, de créer un service public de l'orientation et de trouver des solutions pour les " sans diplôme ". Aller assez loin, ce serait arrêter d'assimiler les jeunes à une main-d'oeuvre meilleur marché, et donc se passer du sas d'entrée sur le marché du travail, intériorisé par les employeurs, les politiques et les jeunes eux-mêmes. Pourquoi ne pas faciliter l'alternance entre une expérience professionnelle plus précoce et un retour aux études plus tardif et plus valorisé, comme dans les pays libéraux et nordiques ? Les avantages seraient une familiarité accrue des employeurs avec les entrants, et moins d'angoisse liée au rôle tout puissant du diplôme initial.


A propos des ressources, quel est le modèle ?

La France est dans une situation intermédiaire, entre un modèle nordique où l'indépendance est donnée très tôt, grâce au financement de l'Etat, et un modèle méditerranéen où l'on part de chez ses parents bien plus tard (l'âge médian est de 27 ou 28 ans). La commission rompt avec une approche familialiste, qui nous rapprochait jusqu'ici des pays méditerranéens. Cette approche consistait à favoriser les solidarités parentales jusqu'à un âge assez tardif. Le réflexe majeur était d'aider les parents à aider leurs enfants, ce qui allait à l'encontre des aspirations culturelles tournées vers une indépendance précoce.

La commission oscille entre deux principes, celui d'une dotation pour tous à 18 ans et celui d'une allocation universelle versée à des moments cruciaux des parcours. Cette dernière nous rapprocherait du modèle danois, de façon partielle : les jeunes Danois cumulent une double ressource, des aides généreuses de l'Etat, mais aussi des ressources de l'emploi, et ce dès la fin de l'adolescence. C'est d'ailleurs pour cela qu'en France les aides directes font peur : au regard de la pénurie de l'emploi, on craint de fabriquer une jeunesse assistée, de favoriser une dépendance envers l'Etat. Si l'on veut développer les aides directes, il faut parallèlement accroître l'ouverture du marché du travail aux jeunes entrants.


Propos recueillis par Benoît Floc'h
Le Monde - 9 juillet 2009



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