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Mardi 16 Février 2010

Analyses

Les experts du climat dans la tourmente : mise en cause légitime ou campagne médiatique opportuniste ?

Depuis quelques mois, le débat sur le changement climatique est agité par un "débat dans le débat". En effet, le Groupe Intergouvernemental d'experts sur l'Evolution du Climat (GIEC) est la cible de critiques très médiatisées. L'objectivité et l'intégrité de ses membres est remise en cause. S'il faut prendre ces critiques très au sérieux, c'est parce que le GIEC est un acteur majeur de la scène environnementale internationale.

Par Erwan Quinio


Les experts du climat dans la tourmente : mise en cause légitime ou campagne médiatique opportuniste ?
Cernons bien d'abord les caractéristiques du GIEC. Il s'agit d'un organe intergouvernemental créé par les Nations Unies et l'Organisation Météorologique Mondiale afin de mieux comprendre les évolutions du climat. Il est composé de représentants désignés par les Etats membres de ces deux organisations. Ces représentants sont chargés de compiler de manière méthodique les informations techniques nécessaires à la compréhension des évolutions climatiques. Cela passe notamment par la rédaction de rapports généralistes (les fameux "rapports d'évaluation") ou traitants de problématiques spécifiques. Le GIEC ne rédige pas de travaux scientifiques en tant que tels. Les données et études qu'il utilise proviennent en effet de travaux effectués par des milliers d'universités et de scientifiques différents, issus du monde entier [1].


L'objectivité et l'intégrité des experts remises en cause

Le débat actuel porte d'abord sur l'objectivité des membres du GIEC. Ils bénéficient certainement d'une présomption d'objectivité et de compétence, en tant qu'ils représentent une grande variété de scientifiques à travers le monde. Ce panel n'est toutefois pas exempt de toute interférence politique, puisque des Etats en choisissent les membres. D'autre part, les membres du GIEC sont bien conscients de l'influence que leurs rapports exercent sur l'opinion publique et sur les gouvernements, et peuvent être tentés d'en jouer. L'obtention du Prix Nobel de la Paix en 2007 illustre toute l'autorité qui leur est conférée. Mais au-delà, c'est l'intégrité intellectuelle du panel qui a été remise en cause.

La campagne de dénigrement du GIEC a débuté en décembre 2009 avec la découverte d'une erreur de grande ampleur dans son rapport d'évaluation de 2007. Les auteurs du rapport prévoyaient en effet une fonte des glaciers himalayens d'ici à 2035. Il s'est avéré que cette estimation ne reposait pas sur un consensus scientifique des climatologues, mais sur une estimation émise par un seul glaciologue indien, dans une interview, plusieurs années auparavant. Le GIEC, notamment par la voix de son Président R. Pachauri a d'abord défendu ce calcul, avant de reconnaître plus tard une "erreur collective"[2]. Entre-temps, les médias avaient largement repris ces données erronées afin d'illustrer les dangers du changement climatique.

Enfin, on prête une très grande capacité de lobbying au GIEC, qui bénéficierait en retour d'un "sur-financement" indu. Ceci empêcherait l'émergence de toute thèse alternative. Les membres du panel sont ainsi parfois présentés comme des zélotes environnementalistes intolérants et idéologues.


Une campagne relayée par les opposants classiques à la lutte anti-climatique et aux mécanismes de régulation internationaux

Les relais médiatiques de cette campagne de dénigrement sont divers mais ne sont pas surprenants. Ainsi, la presse conservatrice anglo-saxonne et notamment britannique a été particulièrement attentive à souligner les erreurs commises par les climatologues. Un exemple frappant en est l'"Africagate"[3].

Différents experts isolés se sont par ailleurs engouffrés dans la brèche. En France, le très libéral directeur de l'Institut Hayek, Drieu Godefridi, voit dans le "réchauffisme" une "imposture intellectuelle" dont profitent les "tenants des idéologies étatistes"[4]. L'ancien ministre de la Recherche Claude Allègre a réaffirmé un positionnement atypique, reconnaissant la réalité du changement climatique, mais en remettant en cause la compréhension du phénomène [5].

Enfin, des mouvements populistes et souverainistes en profitent pour exprimer leur refus de la lutte climatique internationale, une forme de "démagogie", et une "gabegie d'argent public" [6]. Ils utilisent des arguments "choc" destinés à convaincre l'opinion publique tels que "Si le changement climatique est bien réel, alors pourquoi fait-il froid?", en entretenant la confusion entre le climat (qui s'étudie sur le long terme) et le temps qu'il fait (qui concerne le court terme) [7].

Ces critiques peuvent paraître recevables, ou au contraire injustifiées. Le problème, c'est qu'elles contribuent -volontairement ou non- à étouffer médiatiquement le consensus scientifique sur la réalité du changement climatique, en utilisant les doutes légitimes sur l'ampleur de ses conséquences et sur la nature des solutions à mettre en œuvre.


Des critiques parfois justifiées mais qui ne peuvent faire oublier le consensus sur la réalité du changement climatique

Le travail des climatologues du GIEC est entaché d'erreurs factuelles réelles, qu'il faut avoir la bonne foi de reconnaître. Les experts du GIEC sont des êtres humains, capables de faire des erreurs de jugement. Mais cela ne permet en aucun cas de remettre en cause l'existence scientifiquement avérée, par une très grande majorité d'experts du changement climatique, d'un changement climatique très rapide et lié à l'activité humaine [8]. Il existe là un socle scientifique solide et consensuel. L'existence d'opinions divergentes ne peut pas constituer une preuve suffisante d'égarement intellectuel d'une majorité.

D'autre part, il faut bien distinguer les conclusions du GIEC sur les sciences du climat en tant que telles, qui reposent sur des études solides, et ses conclusions en matière d'impact du réchauffement et des mesures pour l'atténuer. Il faut lire ces dernières avec plus de précaution car il s'agit davantage d'estimations et de suggestions que de démonstrations [9]. On reproche à cet égard au GIEC de formuler des estimations "trop pessimistes". Peut-être, mais encore une fois, cela ne suffit pas à remettre en cause les évolutions fondamentales constatées.

En matière de climatologie, les données et méthodologies scientifiques sont en évolution permanente, les travaux sont sans cesse corrigés à l'aune de nouvelles avancées scientifiques. Il faut pourtant que le pouvoir politique utilise ces données incomplètes pour agir à temps. Quand à garantir une parfaite objectivité sur la perception d'un problème, c'est bien sûr très difficile voire impossible. Cela en va de même pour tout groupe d'être humain chargé de la confiance publique, et ne peut pas être spécifiquement imputé au GIEC.

Il apparaît donc que la campagne de défiance envers le GIEC consiste surtout en une opportunité médiatique sur laquelle peuvent surfer les climato-sceptiques de tous bords. Si cette polémique a un avantage, c'est bien de stimuler un débat citoyen, ce qui est toujours sain. Il doit alors permettre d'expliquer avec encore plus de force et de pédagogie les raisons du combat contre le changement climatique.


Brice Cristoforetti



[1] Site de l'Intergovernmental Panel on Climate Change
[2] Voir l'article du Times
[3] Voir l'article du Times
[4] Voir l'article du Monde
[5] Voir l'article de l'Express
[6] Lien vers l'article
[7] Lien vers l'article
[8] Voir l'article du Monde
[9] Voir l'article du Monde



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