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Jeudi 11 Février 2010

Analyses

Les migrations des jeunes sportifs en Europe

Par Erwan Quinio


Les migrations des jeunes sportifs en Europe
Les migrations des jeunes sportifs en Europe: Du point de vue des footballeurs et de leurs agents
La question des migrations des jeunes sportifs, mis à part le fait que les institutions (1) et autres organisations (2) européennes en font actuellement un objet de travail au quotidien, nécessite d’emblée d’avoir implicitement, encré en soi-même, une position bien définie sur le sujet. En clair il y a ceux qui y sont contre par principe et considèrent la chose en tant que traite des enfants, ceux qui y sont contre et citent des mauvaises expériences, et ceux qui y sont pour, en faveur du développement des carrières de jeunes issus de pays mineurs sur le plan de leur championnat national, et enfin ceux qui y sont pour dans une optique d’enrichissement personnel.

Les transferts de footballeurs de moins de dix-huit ans peuvent se résumer selon-nous à ces quatre « classes » où n’importe qui ayant un avis sur le sujet saura se positionner aisément. C’est donc un phénomène dans lequel prendre position en faveur ou à l’encontre du fait accompli ne permet pas tellement de tergiverser et de botter en touche.

La question sous-jacente qui traverse en quelque sorte l’ensemble de ce sujet peu importe le pays dans lequel on se situe (nous ferons régulièrement allusion au pays d’origine des jeunes footballeurs, souvent des pays africains ou des pays ayant un championnat national mineur, opposés à des pays d’accueil, régulièrement assimilés à des pays européens de première ou de seconde zone (3) ) est de savoir si un transfert avant dix-huit ans permettra à un jeune footballeur de bénéficier d’une plus-value de formation et ainsi de progresser plus vite que s’il était resté dans son pays d’origine, ou au contraire, si ce genre de transferts est intrinsèquement amoral, contraire à l’éthique sportive et n’a pour conséquence qu’une déculturation du jeune concerné.

Par incidence, comment considérer la population des agents sportifs ? Est-ce qu’il est possible de les reconnaitre et de les classer selon leur obtention ou non de la licence d’agent dans certains pays ? Et les jeunes joueurs, sont-ils vraiment sensibles aux changements d’environnement et de culture nationale ou alors les jeunes d’aujourd’hui n’ont-ils plus besoin d’avoir un attachement affectif à une ville, une région, un pays ou encore un environnement familial proche et protecteur ? Telles sont les questions qui vont être évoquées dans cet article, mais on peut déjà reconnaitre que ces seules questions laissent entendre des réponses apparemment évidentes, mais dont les réponses sont profondément opposées selon les individus !

Nous nous basons pour cette contribution sur des entretiens semi-directifs et téléphoniques avec des agents de joueurs ayant une activité régulière, en particulier ayant déjà réalisés des transferts et des mises à l’essai de jeunes africains, des échanges d’e-mail et de coups de téléphone avec trois agents étant à l’origine de syndicats d’agents de joueurs, mais nous utilisons également des entretiens formels avec un directeur de centre de formation et deux recruteurs de clubs professionnels. Nos connaissances sur le sujet sont par ailleurs renforcées par le fait que le monde des détections et des sollicitations de jeunes de 10 ans nous a été familier il y a quelques années.


1. Les agents sportifs : entre agents de joueurs, de clubs et nouveaux « négriers »

La loi dit qu’un agent ne peut être payé que par celui qui le mandate (4). L’ambiguïté qui règne actuellement dans les coulisses des transferts dans le monde du football prend donc sa source ici. Si certains militent pour la reconnaissance du fait qu’un agent sportif doit être avant tout un agent de joueur (5), donc servir les intérêts des jeunes joueurs avant toute chose - et c’est en principe louable sur le plan éthique - les dérives ne sont plus à prouver et une catégorie d’agents comprend le métier avant tout comme du business et un transfert économique de fonds en faisant passer la relation affective au dernier plan. Une autre catégorie comprend déjà le métier comme nécessitant un ensemble de règles honorifiques et humanistes, en pensant rendre un service à la personne, qu’elle soit morale (le club) ou physique (le joueur).

Si l’éthique nous amène à penser que les agents devraient être au service d’un joueur, le « faire-play financier (6) » laisse penser qu’il vaudrait mieux en faire des agents de clubs sur le papier qui ne pourraient rendre que pour seul service au club celui de faire venir un joueur chez eux. En pratique l’agent devrait être payé par la club et figurer sur le contrat du joueur et sur le transfert tout en ne cherchant qu’à éviter à un joueur de se faire abuser par un club. Tel est le terrible dilemme auxquels sont confrontés l’ensemble des acteurs de la profession.

La profession est à l’heure actuelle trop représentée par « les négriers », des agents « véreux » qui tiennent leur nom de leur conception du métier d’agent. Ils récupèrent de jeunes africains pour les envoyer le plus souvent en Europe et essayer de gagner un maximum d’argent sur le dos et des joueurs et de leurs familles. Ces « négriers » profitent du fait que le football professionnel rentre dans le domaine du « rêve ». C’est un peu le mot clé qui caractérise le football professionnel. Ces agents profitent d’une passion d’un enfant pour en faire un moyen de gagner de l’argent en demandant de l’argent aux familles pour les emmener en Europe sous prétextes de « contacts avec des grands clubs européens ». Il arrive que des familles donnent une partie de leurs ressources économiques pour permettre à leur fils qui a un peu de talent de faire un essai en Europe.

Alors quelles propositions pour changer non seulement l’image de cette profession mais également amener à un turn-over qui ne permettrait qu’à des agents qui placent l’affectif avant la recherche de l’argent d’y parvenir ? Nous pensons qu’un certain nombre d’éléments, plus ou moins faisables à court terme permettraient de rendre cette profession au niveau d’honorabilité qu’elle mérite.

Premièrement, cela passe par une uniformisation du règlement FIFA à un échelon international. Au préalable, pour insuffler le mouvement il serait envisageable de se poser la question à un niveau européen et d’y apporter des recommandations à tous les Etats européens (pas seulement ceux de l’UE) pour en arriver à de véritables règles dont la Commission européenne, par l’intermédiaire du Traité de Lisbonne n’est pour le moment pas en mesure de proposer. La Commission ne travaille pas encore sur un projet de recommandation sur le sujet, quant au Conseil de l’Europe il prépare certains documents dessus. Les points qui nécessiteraient une harmonisation en termes de directives et de « lois » européennes sont la clarification de la double profession avocat / agent sportif ainsi que la création d’une nouvelle licence qui permette d’être reconnue quelque soit l’endroit du monde dans lequel on se trouve. Cela signifie que si un club français veut négocier ou mandater un agent russe ou japonais la question de la faisabilité ne devrait plus se poser.

Ensuite l’obtention d’une nouvelle licence FIFA (en préparation actuellement) pourrait se passer dans un endroit unique, au siège de la FIFA par exemple, cela permettrait à l’instance suprême du football de contrôler un minimum qui est agent sportif et qui ne l’est pas. La FIFA pourrait donc proposer une procédure et un serment de bonne conduite (7) en reconnaissant la primauté de l’affectif sur la rentabilité financière dans le métier d’agent de football.

Enfin, l’intrusion d’avocats dans la profession est possible dans certains pays mais pas dans d’autres (8). Il ne devrait pas être possible d’être avocat la moitié de la semaine et agent de joueur l’autre moitié du temps. Il faut instaurer une séparation nette entre les deux professions et rendre incompatible le fait de cumuler agent sportif et avocat. Les clubs gagneraient dans les négociations pour les transferts et les agents y gagneraient sur le plan de la déontologie de la profession.


Après s’être attardés sur les individus qui se retrouvent souvent sur le devant de la scène en matière de transferts dans le monde du football, passons maintenant à ceux dont les noms sont amenés à circuler partout, ou à l’inverse sont amenés à rester encore plus anonymes ou devenir de véritables victimes des premiers mentionnés.

2. Voir partir un enfant loin de chez lui… Sans être sûr ni de quand ni de comment est-ce qu’il va revenir.

Quelle est la différence entre un footballeur de 12 ans, de 17 ans et de 18 ans ? Nous partons volontairement de cette question pour introduire la dimension du développement psycho-social de l’enfant dans celle du perfectionnement du jeune footballeur. Il faut rappeler que former un joueur de football de haut-niveau navigue entre pari pris sur un joueur, donc dépendant totalement du hasard selon son acception mathématique, et système ultra-organisé et réfléchit pour optimiser les chances d’amener un joueur qui sort du lot vers le haut-niveau, voire le très-haut niveau international.

Comme vu précédemment, pour un jeune footballeur de 12 ou 17 ans le monde professionnel est un rêve. Et transformer ce rêve en vie minable pour beaucoup d’agents « c’est dégueulasse ». On comprend dès lors comment l’image de ces personnes qui pourtant ne devraient servir que d’intermédiaires ou d’accompagnateurs pour la carrière de jeunes joueurs qui ont déjà consacrés leur vie à progresser dans leur passion, est aujourd’hui écornée. Quand on ne fait pas la différence entre un jeune de 12 ans, de 17 ans et un pro qui a 10 ans de carrière derrière lui on ne peut pas dire que cet agent fait bien son métier.

Alors pourquoi vouloir différencier les jeunes de 12 ans et ceux de 17 ans ? Cela semble assez évident : un jeune de 12 ans aujourd’hui, même s’il laisse paraître des signes de maturité qui peuvent s’expliquer par la volonté de ce jeune de convaincre un adulte de l’aider à accéder à son rêve, reste un enfant à qui on ne peut imposer un changement dans sa vie dont on sait pertinemment qu’il y a de très gros risques d’échecs. Même pour un joueur comme Lionel Messi, arrivé à peu près à cet âge là à Barcelone (9), le risque est élevé. Et combien d’argentins partis au même âge dont on ne connait pas le nom aujourd’hui ? Imaginons également le nombre de jeunes qui ont été obligés d’endurer une vie qu’ils étaient loin d’imaginer en quittant leurs familles africaines… Partir à 12 ans de sa famille c’est partir sans avoir l’expérience de vivre 24h sur 24 sans son principal point de repère affectif, parce que bien souvent à 12 ans on n’a pas l’habitude de quitter ses parents sans savoir à quelle date est-ce qu’on les reverra. Même pour une période d’essai le risque est présent, de se faire abandonner par un agent qui après avoir encaissé un premier montant pour envoyer le jeune en Europe, n’a pas envie d’utiliser l’argent pour payer le retour… L’association Culture foot solidaire récupère une centaine de jeunes par an en région parisienne qui sont laissés au dépourvu par des intermédiaires qui les ont faits venir sur Paris. La région compte beaucoup trop de jeunes talents étrangers qui n’ont pas réussi dans le monde pro. Mais ce n’est pas que dans les grandes villes européennes que l’on retrouve ce phénomène, combien de jeunes retrouvés par la police avec un titre de séjour ayant déjà expiré ?

Voilà pourquoi à 12 ans on n’a pas la même expérience de la vie peut-on avancer qu’un jeune de 17 ans, et voilà en quoi il est nécessaire de bannir tout transfert ou période d’essai pour un jeune d’environ 12 ans. De nombreux agents s’accordent sur le fait « que si un joueur a du talent à 12 ans, il en aura également quelques années plus tard (10) », et que rester dans un environnement qui lui est familier participe aussi à sa formation. Former un footballeur nécessite au préalable de former un homme adulte, et c’est ce que certains agents ont oublié aujourd'hui, ce que d’autres agents essayent de rappeler.

Mais alors quelle est la limite opportune ? La question se pose et traduit le fait d’essayer de savoir pourquoi 18 ans, pourquoi pas 17 ni 15 ? Il est vrai que la différence entre un jeune de 17 et de 18 ans peut être mince comme énorme. Tout va dépendre de l’expérience de chacun. Mais aux alentours de 18 ans on a actuellement des jeunes qui jouent déjà dans des équipes premières de clubs professionnels. Et les exemples ne manquent pas. Quand on se souvient de Pelé qui dispute sa première coupe du monde à 17 ans en 1958 cela montre que ce n’est pas nouveau, et que quelques talents exceptionnels étaient déjà capables d’apporter une plus-value face à des joueurs confirmés. En revanche il y a une différence entre jouer en « une » près de chez soi, et jouer en « une » très loin de chez soi dans un pays où tout fonctionne différemment, de la langue à la tradition culinaire en passant par le système de sécurité sociale et les opinions politiques et religieuses. Et même à 17 ans imposer ce changement tout en sachant que le jeune n’a que peu de chances de réussir est quelque chose à limiter fortement, voire à interdire totalement. Bien que des progrès ont été faits très récemment, comme l’interdiction de transferts de joueurs africains de moins de 18 ans par la FIFA, ou encore en France une recommandation de dix points à respecter pour la mise à l’essai d’un joueur , l’harmonisation déjà européenne, puis dans un second temps internationale est encore très loin d’être effective. Le cas de la Belgique est un bon exemple. Des réseaux existent entre des clubs belges et des recruteurs ou « talent scout » basés dans différents pays d’Afrique. La Belgique, grâce à une facilité juridique (obtention de visas en particulier) se retrouve être un pays tremplin pour de jeunes footballeurs qui aspirent à jouer dans de grands clubs européens. Pour y parvenir, on ne parle pas tous les jours de tous ceux qui viennent à l’essai ou qui ne percent pas dans les clubs professionnels belges…

Pour terminer, un autre problème qui se pose est celui qui se retrouve dans les questions d’émigration en général : le fait que pour certains, être en situation irrégulière dans un pays européen et travailler dans des conditions contraires au respect des droits de l’homme permet quand-même de ramener de l’argent pour au moins sa famille restée au pays. Et cette issue est d’autant plus inquiétante que l’on sort du strict cadre footballistique. La réponse ne peut donc pas être apportée par des autorités comme les fédérations nationales de football, ni par l ‘UEFA ni par la FIFA. Est-ce qu’il vaut mieux que ces jeunes viennent en Europe ou faut-il aides les pays à leur donner envie de rester chez eux ? La question reste ouverte, mais la solution est des plus évidentes, sur le papier…



Les migrations des sportifs et en particuliers des jeunes footballeurs vers l’Europe est une question qui préoccupe les institutions comme le Conseil de l’Europe par l’intermédiaire de l’accord partiel élargi sur le sport (APES), l’unité sport de la Commission européenne ou encore les organisations sportives fédérales, continentales et internationales mais dont les réponses qui y seront apportées sont dépendantes d’étapes préalables qui laissent encore un peu de temps aux agents qui sont peu respectueux de la profession, au détriment de tous les agents sportifs qui se sentent obligés d’établir une relation affective et propice à la carrière des jeunes footballeurs dont ils ont la charge.


Mickaël Heidmann


Notes :

(1) Au sens des institutions européennes, sont quasi-exclusivement concernés ici la Commission européenne et le Parlement européen, mais avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne le 1er décembre 2009 l’Union européenne est amenée à prendre de l’ampleur en matière de politique sportive en Europe

(2) Organisations comme le Conseil de l’Europe avec son unité sport composée de l’APES (accord partiel élargi sur le sport) et du suivi des conventions (dpage et violence) ou encore comme l’UEFA (union des associations européennes de football)

(3) Un exemple de pays de première zone est le championnat de France de Ligue 1, la Bundesliga ou encore la FA Premier League ; un exemple de championnat de seconde zone est la Jupiler League en Belgique ou encore la première division russe ou ukrainienne

(4) Article 1 du « règlement des agents de joueurs » de la FIFA datant de 2008

(5) Comme par exemple le Collectif Agents 2006

(6) Selon la définition comprise par l’UEFA et lancée par Michel Platini, son actuel président

(7) Même s’il existe déjà un « code déontologique » du métier d’agent, il faudrait que les agents soient soumis à une sorte de rituel beaucoup plus marquant en prêtant serment sur certains points clés

(8) Par exemple en France il n’est pas possible d’avoir un agent et avocat en même temps à Strasbourg, par contre à Karlsruhe situé non loin de là si

(9) Lionel Messi « joue pour Barcelone depuis l’âge de 13 ans », Source article wikipédia

(10)Interview de Philippe Flavier, président de l’Union des agents sportifs de football (UASF), lire l'interview

(11) Document envoyé par l’Union des clubs professionnels de football (UCPF) à l’ensemble des centres de formations français en octobre 2009





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